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Les parias de Georges Eekhoud : « grévistes de la grève perpétuelle »

L’œuvre de Georges Eekhoud donne de nombreux exemples de personnages de bourgeois en voie de marginalisation, tentant de devenir, non des prolétaires ou des socialistes, mais des anti-bourgeois. Les figures de parias, chez Georges Eekhoud, sont des figures de l’en-dehors, n’appartenant à aucune classe : ses héros ressortent le plus souvent du sous-prolétariat tel que le définit Marx [1], et dans lequel Bakounine plaçait ses espoirs de révolution [2]. C’est ici le geste de la transgression qui est important, non le but : la position du paria n’est pas donnée, elle n’est jamais acquise. « Un jour peut-être serai-je digne des pauvres et des parias », dit le narrateur de « Burch Mitsu » [3]. Il lui faut pour cela se défaire de ses « intimes préjugés sociaux », s’affranchir « des dernières conventions profitables aux affameurs » et lever le voile des « impostures du progrès et de la civilisation » : le programme est intellectuel plutôt que social, il s’agit tout simplement ici de penser autrement.

Les personnages de Georges Eekhoud positivement connotés sont tous des parias, tels la jeune fille de la nouvelle « Chardonnerette », sorte de Madone des voyous, qui « transpirait la subversion, l’anomalie, l’en-dehors » [4]. Chardonnerette incarne l’esprit de révolte : amante des gueux urbains et ruraux, elle communie avec les « grévistes de la grève perpétuelle », avec les « blessés de notre géhenne sociale ». Mais le feu qu’elle leur transmet n’a rien d’un remède qui pourrait les guérir :

« Dans l’imagination de ses obligés elle allumait des rêves de cataclysmes expiatoires. Elle s’était inoculé le virus des représailles pour le transmettre par les ventouses de ses baisers aux ilotes trop soumis et trop patients. Elle introduisait aux crimes généreux les beaux garçons de la canaille. Et sur son sein pantelant de charité féroce les plus radicaux adolescents, si naïfs et si tendres qu’ils souriaient encore à la misère de leur sort, s’étaient réveillés un matin anarchistes à outrance » [5].

Tout le volume de Georges Eekhoud, Mes communions (1895) – dont le premier titre envisagé était : Subversions – dit la force qui ressort des attitudes de ces parias irréductibles, qui ne seront jamais récupérés, intégrés dans le système qui les exclut. Ils s’opposent aux « ouvriers soi-disant socialistes », « adoptant les mœurs de la caste conspuée » qui peinent le personnage de Bernard Vital [6]. La position d’en-dehors des parias rend infranchissable la frontière qui les sépare des gens en place.

Autre personnage incarnant cette position irréductible de paria, la paysanne surnommée « Hiep-hioup » qui donne son titre à une nouvelle du Cycle patibulaire (1892) : elle fait partie des irréguliers, des pauvres, des vauriens. Lorsque le garde de la ferme, un beau parti, lui propose de l’épouser, elle lui oppose un refus catégorique : « Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir à distance » [7]. Non seulement la distance ne sera jamais réduite, mais Hiep-Hioup éprouve le besoin de l’affirmer, de la proclamer d’une façon provocante (le garde, jaloux, finit par tuer Hiep-Hioup).

« L’autre vue » (expression inspirée à Georges Eekhoud par Walt Whitman), c’est bien sûr l’autre vue portée sur les parias, les méprisés (une vue qui ne juge pas, une vue compatissante) mais c’est aussi la vue qu’on acquiert au contact de ces parias, de ces en-dehors, de ceux qui ne sont inclus dans aucune classe sociale. Georges Eekhoud pensait sous-titrer son ouvrage : « Voyous de velours : journal d’un déclassé » [8]. L’autre vue est contagieuse : lorsque le narrateur de Voyous de velours (1904), est confronté à l’en-dehors Laurent Paridael, il ne peut s’empêcher de se demander, devant les paradoxes développés par le personnage : « Est-ce lui ou moi qui vois mal ? » [9] Le narrateur est un bourgeois, qui n’a jamais remis en cause ses préjugés ni douté de ses principes (il « représente l’opinion démocratique au Parlement » [10]). Laurent au contraire fait partie de la classe – non au sens marxiste du terme [11] – des « mal embouchés » : ceux qui jamais ne se trouvent en adéquation avec leur milieu. C’est aussi la classe des « rueurs dans les rangs » (y compris dans ceux de la classe ouvrière). On trouve chez Georges Eekhoud la même vision que chez son personnage :

« Il aurait fallu un miracle pour me guérir de mon prétendu daltonisme et me donner leurs [à eux, les bourgeois] yeux et leurs sens. Dieu m’a refusé cette grâce : il ne me reste donc qu’à demeurer loyalement tel qu’il me créa » [12],

écrit-il. Il importe de conserver ce « daltonisme » [13], seul capable de réaliser une différence radicale avec la vision commune. C’est pour cela que son personnage de Laurent Paridael ne rêve pas d’une révolution – car une révolution ne serait qu’un changement de pouvoir politique, elle laisserait intacte l’existence de classes, de hiérarchies :

« Les réfractaires selon mon cœur s’insurgeront à un point de vue purement individualiste, sans visées politiques, sans nourrir l’espoir et l’ambition de s’installer à leur tour au sommet de l’échelle, et de trôner, de s’assouvir et de s’abrutir ineffablement comme les superbes d’aujourd’hui » [14].

Il y a bien des ressemblances, de ce point de vue, entre la position de Georges Eekhoud et celle de Georges Darien. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’attitude politique du héros du Voleur (1898). Randal n’a de respect pour aucun discours politique, car il voit derrière toutes les déclarations les mêmes impostures. Selon Pierre Citti, Georges Darien illustre le paradoxe de l’anarchisme, « le plus énergique rêve de paralysie sociale ». Le personnage individualiste du voleur est un « aventurier » qui n’a rien de « l’explorateur trouveur d’énergie » [15].

« Il refuse les conditions de la garantie romanesque de son temps, qui voulait qu’on donnât au roman d’un individu un intérêt social, sous la forme d’une thèse, assumée de façon responsabilité, ou au moins d’un problème nettement posé. Écrivain en rupture de garantie, la rupture est la situation dramatique maîtresse de son œuvre, rupture sociale, familiale (L’Épaulette est une longue rupture), avec son clan même (le voleur tue le receleur qui l’aimait) » [16].

Pierre Citti parle au sujet de Darien d’un romancier de l’« interruption ».

« Roman interrogatif qui ne pose pas nettement son problème, Le Voleur est un roman à idées où l’on méprise les idées » [17].

Il n’y a dans le roman ni prophète, ni précurseur, et le personnage principal ne saurait être considéré comme un héros :

« Enfin, Georges Randal est un héros qui refuse toute mission héroïque, tandis que le héros devient à la mode » [18].

En effet, Georges Darien s’en prend dans Le Voleur non aux idées (en particulier anarchistes ou socialistes) mais aux idées qui deviennent pures formes, qui sont coupées de l’action. Dans les chapitre X et XI, il oppose les « chefs » du mouvement aux « vrais » révolutionnaires, socialistes ou anarchistes, qui, eux, n’ont pas d’étiquettes mais vivent les idées que les autres se contentent de théoriser. Ainsi le Voleur est-il une ode à l’action et à la vie, qui ne se laissent pas théoriser ni mettre en formules.

L’« interruption » me semble parfaitement définir non seulement Darien, mais tous les littérateurs anarchistes. Ils refusent de perpétuer les lieux communs, de transmettre les préjugés sur lesquels se fondent une civilisation. Ils provoquent un court-circuit dans la communication trop bien huilée du discours social admis.

La méfiance de Georges Eekhoud envers les arrivistes n’épargne pas les écrivains, eux aussi susceptibles de rechercher une position dans la république des lettres :

« Je vomis la gendelettraille qui menace de devenir aussi encombrante qu’un "corps électoral" et qu’un "suffrage universel". Pouah ! Quel affreux âge littéraire tout cela nous prépare » [19].

Les écrivains anarchistes ne revendiquent aucune position, aucun honneur, dans la République des lettres [20]. Vaincus de l’histoire, ils seront aussi les vaincus de l’histoire littéraire. Rejetant tout rapport de pouvoir même au sein des institutions littéraires, la position de l’en-dehors les protège de toute récupération.

Ainsi peut-on comprendre les nombreux éloges des vaincus. Georges Eekhoud dit avoir pris « le parti des vaincus contre les vainqueurs, des annexés contre les conquérants, des faméliques contre les repus, des guenilleux contre les forvêtus, des malchanceux contre les veinards » [21]. Les vaincus, ce sont ceux qui jamais ne sont susceptibles d’abuser de leur position, de leur pouvoir. Les vaincus sont ceux qui maintiennent intacte et forte la contestation de l’ordre établi.

Caroline GRANIER

"Nous sommes des briseurs de formules". Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle. Thèse de doctorat de l’Université Paris 8. 6 décembre 2003.